EDITO N°195

Docteur David Elia

Au secours ma thyroïde !

Mais OUIII ! C’est la même chose Madame ! « Faut pas écouter Pierre, Paul, Jacques ! » hurle la pharmacienne à la mamie qui bloque obstinément son comptoir…
Et voilà, pendant que vous étiez en train de lézarder au fond du mois d’août, les doigts poisseux de crème solaire, gros grabuge dans le Landerneau Bigpharma!
En mars vous aviez pourtant-tout comme moi – reçu une lettre de Merck vous annonçant que le Levothyrox® allait un peu changer. Vous avez peut-être – tout comme moi à l’époque – jeté illico la précieuse missive au panier : grave erreur, nous aurions peut-être pu contribuer à prévenir en amont la crise actuelle !
Bon, je vois que vous brûlez d’impatience, je vous dis tout : Levothyrox ® a été changé par Merck à la demande expresse de l’ANSM « afin de garantir une stabilité plus importante …tout au long de la durée de conservation » ….
A partir de là tout va aller de « hic en hic ». Le premier hic : un des excipients du médicament, le lactose, est à effet notoire; c’est-à-dire en gros qu’il a ici un rôle qui dépasse celui de la «potiche». Mais le mannose a pris maintenant sa place, lequel n’a aucun effet notoire à ladite dose de substitution. (Excipients remplacés : un des problèmes connus et rémanents des génériques).
Plus, pour que le cocktail soit réussi on a – deuxième « hic » – ajouté de l’acide citrique anhydre pour empêcher la dégradation de la lévothyroxine au fil du temps. Enfin le troisième « hic », le pompon de l’histoire est que ce médicament est à marge thérapeutique étroite : la différence entre la dose toxique et la dose thérapeutique est faible. Bon ! L’ANSM jure ses grands dieux que les deux produits sont bio-équivalents*. Pour couronner le tout, les boîtes et les blisters ont tous changé de couleur : «non, non mamie ce n’est pas compliqué» !
Tous les ingrédients de ce qu’on appelle déjà le « Scandale du Levothyrox® » sont désormais réunis ! Les patients font grand bruit, se plaignent de mille et un effets secondaires (« esprit nocebo serais tu là ? ») tandis que l’ANSM reste droite dans ses bottes et ne reviendra pas à l’ancienne formule. Des pétitions rassemblant des dizaines de milliers de patients bruissent sur les réseaux sociaux chauffés à blanc par l’affaire. «Une crise majeure» estime l’Association Française des Malades de la Thyroïde.
Un site met même aux enchères les anciennes boîtes ! L’ANSM met tardivement à disposition un N° vert 0800971653 : constamment saturé ! Quant à Merck vilipendé par les réseaux sociaux, c’est bien sûr l’interdiction de répondre et de se justifier sur ce produit qui est soumis à prescription ! L’histoire aura coûté in fine au laboratoire 32 millions d’€ sans augmentation du prix des boîtes plus une très mauvaise image auprès du public !
Dame, y’a du monde ! C’est qu’on est passé de 4 millions de boites consommées en 1990 à … 34 millions de boîtes en 2012, ce sont donc déjà près de 3 millions de sujets traités il y a 5 ans.
Et comme d’hab’, vous vous en doutez : les «plus con qu’eux y’a pas» et autres écolos surfent bien sûr avec délice sur la vague : «prenez donc des produis naturels au lieu de leur chimie de m…» !
Quant à l’ANSM, parapluie oblige, elle nous recommande de ne pas être avare en TSH au moindre doute : on ne sait jamais !
Eh bien ! Je vous souhaite à toutes et tous une bonne rentrée et bon courage lors de vos consultations.
L’image du médicament vient de se ternir un peu plus au profit des produits bidons « naturels ».